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Will Prosper nous parle des écoles qui n’ont rien d’un deuxième chez-soi

Une adolescence difficile à Montréal-Nord lui a appris l’importance de la sécurité urbaine. Le dernier volet de la série Talking Home.

By Jay Pitter 13 Feb 2019 | TheTyee.ca

Jay Pitter is an author and placemaker whose practice mitigates growing divides in urban centers. She spearheads institutional city-building projects rooted in neighborhood knowledge, focused on: cultural heritage interpretive planning, gender-based public realm mapping, housing justice, inclusive public engagement, safe streets and healing fraught sites.

[Note de la rédaction: Jay Pitter a traversé le Canada de long en large pour rédiger son ouvrage 'Where We Live,' à paraître chez McClelland and Stewart, un parcours qui l’a mise en contact avec des gens passionnés qui tentent de trouver des solutions à la crise du logement qui sévit au pays. Dans le cadre d’un projet réalisé pour The Tyee et financé par la fondation Catherine Donnelly, elle nous fait part de quelques-unes de ses conversations, notamment celle-ci.]

Au début de mes recherches pour un ouvrage sur l’injustice en matière de logement au Canada, Montréal ne figurait pas en tête de liste de mes arrêts incontournables. Après tout, la ville a depuis longtemps la réputation d’offrir des logements superbes et abordables. Mais ma rencontre avec Will Prosper a changé cette perception.

En tant qu’anglophone, je dois humblement avouer que je n’avais pas imaginé la complexité que donne la confluence du lieu et de la langue à certaines dimensions de la vulnérabilité face au logement. Will, un Montréalais, complique la notion courante des deux solitudes du Canada (les anglophones et les francophones) en y ajoutant les dimensions de la race et du lieu. « Noirs et francophones au Québec, dit-il, nous incarnons une troisième solitude, oubliée. »

Je me sens complice et maladroite, ce qui m’arrive peu souvent, parce qu’il veut dire qu’au Canada, lui et les autres francophones noirs sont oubliés non seulement par les anglophones blancs, mais par nous tous, même ceux qui lui ressemblent.

Malgré tout, il m’invite gentiment à visiter le quartier de son enfance, Montréal-Nord, une collectivité résiliente et dynamique où le revenu moyen est inférieur à celui de l’ensemble de Montréal et le taux de criminalité, supérieur. Notre discussion sur la vulnérabilité face au logement porte en grande partie sur les espaces publics et les carrefours de quartier. Nous parlons longuement des multiples espaces et des histoires qui ont façonné les expériences de Will en matière de logement.

Évidemment, l’école publique fait partie des carrefours du quartier. Will Prosper a bien réussi à l’école et en dehors de l’école. Il est devenu agent de la GRC, puis militant des droits civils en lutte contre la brutalité policière et l’oppression économique, cinéaste reconnu et fondateur du Forum social Hoodstock, qui vise à créer des espaces urbains sûrs et inclusifs. Il vit et travaille toujours à Montréal-Nord.

S’il a réussi, ce n’est pourtant pas parce que l’école lui a servi de refuge durant son enfance. La partie de notre conversation que je relate ici porte sur le rôle que jouent les écoles dans la création d’un sentiment d’appartenance. Elle commence alors que Will, aujourd’hui dans la quarantaine, arrive devant son ancienne école secondaire et se rappelle sa première journée.

WILL: Le jour de la rentrée à l’école secondaire, quelqu’un m’a menacé d’un couteau parce qu’il voulait mon lecteur CD Walkman. Je ne le savais pas encore au moment où ça s’est passé, mais mon père préparait les déclarations de revenus de son père. Nos histoires et nos foyers étaient étroitement liés, mais nous ne nous connaissions même pas. Bref, un ami commun est intervenu et l’altercation s’est arrêtée là. Plus tard, il est devenu l’un des plus gros trafiquants de drogue du quartier et a été expulsé. Si nous avions été au courant de nos liens, peut-être aurait-il fait autrement, peut-être aurait-il eu une histoire différente.

JAY: Quelle rentrée! Je remarque que vous avez commencé votre histoire sur le logement ailleurs qu’à la maison. Du point de vue de l’appropriation de l’espace, c’est tout à fait logique, bien sûr. Notre foyer s’étend bien au-delà de l’endroit où nous habitons. Et, en marchant dans le quartier ces derniers jours, je me demandais: quelle est la place de Will dans tout ça? Quand je dis « Montréal-Nord », quels sont les endroits qui vous viennent à l’esprit, quels sont les lieux importants pour vous?

WILL: J’aurais du mal à dire quel endroit de Montréal-Nord est le plus important pour moi. Ce n’est pas un quartier où je vis, c’est un quartier qui vit en moi...

La beauté de ses paroles et la façon dont elles me touchent me donnent envie de pleurer.

WILL:... chaque rue, chaque immeuble a un sens pour moi. Ces endroits abritent mes histoires, mes expériences avec des amis et des copines.

Rires

JAY: Oui, je comprends. Y a-t-il une raison d’avoir choisi cet endroit pour commencer notre marche dans votre quartier?

WILL: Oui. Nous avons commencé devant mon immeuble, dans un quartier très pauvre, comme vous le savez. C’est de là que je viens, c’est là où j’ai grandi, dans la même chambre que mes trois frères. Et c’est en face de mon école secondaire, ce qui est très important étant donné ce que j’y ai vécu.

JAY: Pouvez-vous nous parler davantage de votre école secondaire et de ce que vous y avez vécu?

WILL: Eh bien, il y a le terrain de basket là-bas. Voyez-vous, dans les quartiers de logements sociaux, on n’a pas grand-chose, mais on a souvent un terrain de basketball.

Ayant aussi grandi dans un quartier de logements sociaux, je saisis l’importance du terrain de basketball. Will étant un homme noir de presque deux mètres, j’acquiesce: j’ai l’impression de savoir ce qu’il veut me dire.

WILL: J’étais habile au basket et j’avais de bonnes notes. Mais l’école ne voulait pas reconnaître mes prouesses scolaires. Le système ne veut pas reconnaître le potentiel et la valeur des enfants de nos communautés noires. Heureusement, un professeur est intervenu en ma faveur et m’a donné la possibilité de réaliser mon potentiel scolaire.

JAY: Pareil pour moi. Très tôt, j’ai aussi eu un professeur qui est intervenu pour moi. J’ai eu de la chance, mais le manque d’équité m’a quand même troublée. Je me souviens, quand j’étais petite, que les enfants de ma communauté avaient seulement l’occasion de s’affirmer pendant la saison d’athlétisme, jamais durant le festival des sciences ou à d’autres moments. Je n’ai pas été traitée de cette manière, mais j’avais parfaitement conscience qu’il y avait quelque chose à propos de notre race et du quartier où nous vivions qui contribuait à la façon dont la plupart des enfants semblables à moi étaient traités.

WILL: Oui, c’est comme si les enfants comme nous ne pouvaient pas avoir beaucoup de dons et de potentiel. Quand les enfants de certains quartiers ne sont appréciés que pour leurs qualités athlétiques, on finit par négliger tant d’autres, on finit par tuer leurs rêves.

JAY: Absolument. La plupart des gens qui n’ont jamais vécu dans un quartier défavorisé voient l’école comme un lieu sûr, où les jeunes acquièrent l’éducation et la confiance qui les préparent à s’épanouir dans la société. C’est parfois le cas, mais pour les enfants élevés en milieu défavorisé, l’école peut faire partie des endroits menaçants de leur quartier, du point de vue émotif et intellectuel.

WILL: Menaçants et dangereux. Un endroit violent. Les jeunes hommes se sentent pressés de prendre part aux agressions ou à la violence, pour éviter d’en être eux-mêmes victimes. Et il ne faut pas avoir l’air d’un bon élève, parce que c’est contre les attentes des enseignants et des autres élèves. C’est pourquoi certains jeunes garçons en viennent à poser des gestes contre leur gré ou à se faire arrêter pour méfaits. Le système scolaire est tout sauf un havre de paix. Pour moi, quand j’y étais, l’école secondaire était un lieu très violent.

En huitième année, par exemple, j’ai gagné le concours d’épellation de l’école, puis j’ai parcouru tout le Québec et j’ai participé à la demi-finale. C’est dire si je connaissais mon vocabulaire! Mais le pire, c’est que j’ai échoué à mon cours de français en 12e année. Tout revient à la violence qui régnait dans les groupes autour de moi et dans tout le quartier. Sans parler de la violence systémique qui sévit à l’intérieur même de l’école.

Je ne pense pas que les gens reconnaissent cette forme de violence, où on se sent toujours hypervigilant et où on doit être une personne différente à l’école, dans le quartier et chez soi. On ne se sent jamais en sécurité en étant soi-même, à cause de ces attentes contradictoires envers nous.

JAY: En tant que femme, j’ai probablement vécu des expériences différentes, mais le sentiment d’insécurité est le même. Je comprends parfaitement ce que vous dites sur la différence. À l’école, mon enseignant et mentor encourageait ma créativité et ma curiosité, mais, dans la cour de récréation, je devais adopter une attitude plus coriace pour éviter l’humiliation liée à ma race et à mon quartier. C’est comme ça que je suis devenue la fille populaire et un peu méchante.

Dans ma famille d’immigrants de première génération, il fallait obtenir de bonnes notes. Ma mère, adepte de la théorie darwiniste de la survie du plus apte, me disait que mes notes devaient être supérieures à celles de mes camarades asiatiques. Elle le disait avec un soupçon d’humour, mais elle ne plaisantait pas. Mon enfance a été épuisante.

WILL: Je comprends.

Pause

WILL: Une autre chose que j’ai remarquée, c’est que les écoles peuvent symboliser les inégalités entre quartiers. Enfant, on regarde la télévision et on voit une famille, avec un père et une mère, en train de souper et dehors, on aperçoit une jolie clôture blanche, et on se rend compte que ces symboles de sécurité ou d’abondance sont absents de notre quartier. C’était comme ça aussi quand je jouais au basketball et que je visitais d’autres écoles.

En arrivant dans les écoles de ces quartiers, j’ai remarqué qu’il n’y avait ni agents de sécurité ni présence policière. Les enfants avaient abondamment de nourriture pour le dîner, alors que les élèves de mon école volaient au supermarché parce qu’ils avaient tellement faim, mais les gens ne se rendent pas compte que vous le savez. La peinture, aussi, me fascinait: dans les écoles secondaires des quartiers défavorisés, la peinture était souvent terne et écaillée, comme en prison. Mais dans les écoles plus riches, c’était vivant et beau. Les couleurs, tout était joli, bien peint, bien entretenu.

JAY: Une observation simple, mais tellement importante.

WILL: On n’en parle pas beaucoup, mais l’école est très liée au logement. Elle est à l’image du reste du quartier et son état ressemble généralement à celui des logements. Beaucoup d’enfants qui grandissent dans des logements mal conçus et mal entretenus retrouvent une situation semblable à l’école. Votre logement peut vous donner l’impression d’être au bas de la société, et l’endroit qui est censé créer l’espace et les occasions de changer renforce souvent le même message.

Pour lire les autres articles de la série 'Talking Home: Voices from Canada’s Housing Justice Frontlines,' rendez-vous au.  [Tyee]

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